Sylvie Villa, le thème des femmes qui tentent d’allier vie familiale et emploi, c’est un sujet que vous connaissez bien, n’est-ce pas?

Ma vie a été pleine de rebondissements, d’enrichissements et rien ne s’est jamais passé comme prévu. Sans entrer dans les détails, je me suis retrouvée, relativement jeune, avec la responsabilité de subvenir financièrement aux besoins du ménage alors que mon mari et moi avions déjà 2 filles. J’ai mené de front études, travail et mon rôle de maman. Cela n’a pas été de tout repos car il y a, sur les femmes, une pression énorme de la société qui veut qu’elle soit avant tout une bonne mère et qui ne conçoit pas que l’on puisse l’être lorsque l’on travaille à 100%. Mes erreurs de mère sont indépendantes du fait que je travaillais. On transmet ses dysfonctionnements avec ou sans activité professionnelle.

Votre CV est aussi long qu’impressionnant avec des expériences professionnelles très variées. Pourriez-vous nous retracer votre parcours en quelques lignes?

Je voudrais dire que je ne me positionne pas en tant que modèle mais en tant que femme qui peut témoigner d’expériences. Après quelques années passées dans l’industrie au cours desquelles j’ai été en charge du développement, de la production et de l’installation de systèmes d’éclairage de secours, j’ai rejoint la Haute Ecole spécialisée de Suisse occidentale, car j’ai la passion des échanges et de l’enseignement. J’y ai eu l’opportunité et le plaisir d’occuper successivement les postes de professeure, de cheffe de département, et de responsable du domaine Ingénierie et Architecture chapeautant ainsi les six écoles d’ingénieur(e)s de Suisse romande.

Et il y a trois ans, vous fondez LYVA destinée à repenser et améliorer les modèles de vie en société pour le bonheur de tous et en particulier des femmes.

C’est bien cela et Lyva doit se prononcer «elle y va», c’est en quelque sorte une ode à toutes les femmes et un outil pour repenser la société dans laquelle on souhaite travailler et vivre tous ensemble.

Que signifie pour vous faire carrière?

Ce que j’appelle faire carrière, c’est de pratiquer son métier avec passion, de chercher la voie professionnelle qui nous convient, de ne pas hésiter à ambitionner des postes où pourront s’exprimer notre responsabilité individuelle et la prise de risques avec une autorité légitime.

Avez-vous justement «fait carrière»?

Oui, je le ressens ainsi, car j’ai exercé tous mes postes avec passion même si cela n’a pas toujours été facile en tant que femme. J’ai dû me battre plus d’une fois.

Pourriez-vous nous donner un exemple où être une femme dans un milieu d’hommes était compliqué?

Cela a toujours été compliqué de trouver le ton juste entre fermeté et douceur et j’ai souvent rencontré un acquiescement symbolique devant alors que par derrière la réalité était bien différente. Cette mauvaise foi apparente était aussi due au fait que je laissais peu, voire pas de place aux échappatoires. Ils se sentaient peu valorisés. Beaucoup de femmes à des postes de direction sont très riches, voire propriétaires héritières de l’entreprise – souvent après-guerre. La légitimité de leur autorité est facilitée.

Vous avez évolué dans le domaine de l’ingénierie, vous êtes diplômée de l’EPFL, pourquoi voit-on si peu de femmes dans les secteurs des mathématiques, de l’informatique, des sciences naturelles et de la technique (MINT)?

Si on analyse les statistiques de l’ONS de 2014, on constate que seules 32% des femmes ayant une formation de niveau universitaire restent actives dans les années qui suivent l’obtention de leur diplôme alors que ce chiffre atteint les 70% pour les hommes. Ce chiffre affligeant vient du fait que les postes dans ces secteurs sont difficilement conciliables avec les horaires des écoles, des gardes pour enfants mais aussi parce que ces secteurs ne donnent pas la possibilité aux femmes de s’y épanouir. Ce n’est pas en fixant des réunions importantes à 17 heures et en empêchant le télétravail ainsi que le travail à temps partiel que les femmes ayant des enfants peuvent s’y projeter.

Vous avez développé des initiatives pour casser les préjugés et encourager les femmes à se lancer dans ces études et ces professions, encore qualifiées de «métiers d’hommes».

Cela fait plus de 15 ans que je développe des événements et programmes pour encourager les jeunes femmes à s'engager dans des formations et professions techniques et scientifiques. Grâce à l’année préparatoire par exemple, plus de 150 jeunes femmes sont déjà devenues ingénieures. J’ai aussi organisé et guidé des groupes de futures ingénieures dans des visites d’entreprises, offrant aux participantes l’opportunité de prendre du recul sur leur métier, leur place de femme dans une équipe technique et dans la société.

Les femmes devraient pouvoir, selon vous, allier épanouissements professionnel et personnel pour pouvoir pleinement s’inscrire dans le projet de la société.

Absolument! Une société se fait tous ensemble et ce n’est qu’ensemble que l’on peut l’améliorer. De plus, on ne peut faire reposer sur la moitié de la population, à savoir les hommes, la charge de l’AVS. Il faut donc encourager et soutenir les femmes à être actives.

 

Pourriez-vous nous parler du foyer d’accueil intergénérationnel que vous planifiez d’ouvrir prochainement?

L’objectif est de gérer l’accueil d’enfants, avec ou sans internat. Leur prise en charge et leur encadrement seront assurés par des personnes «seniors» qui ont l’âge d’être leurs grands-parents. Cette communauté de personnes, allant ensemble de 7 à 77 ans, voire plus, aura ainsi l’occasion unique de vivre une expérience intergénérationnelle intégrée où chacun et chacune a un rôle qui compte pour l’autre. Pour les parents, et en particulier les femmes, cette structure leur permettra de souffler et de maintenir leurs activités professionnelles.

 

Quels sont selon vous les obstacles à ce qu’une femme puisse s’épanouir pleinement professionnellement?

Il y a tout d’abord la peur. La peur de faire de mauvais choix, d’être jugée, de l’échec, d’être une mauvaise mère, une mauvaise compagne/épouse, une mauvaise fille. Bref, la peur de ne pas pouvoir remplir les devoirs d’une employée modèle et d’une mère responsable. Que je mentionne la chanson de Sardou «Femme des années 80» ou le film «Mais comment font les femmes?» parmi tant d'autres, le portrait de la femme active est toujours péjoratif: soit on la montre obnubilée par sa carrière et sa réussite professionnelle au détriment de sa vie de famille et de sa féminité, soit on la montre complètement dépassée, fatiguée physiquement et moralement et rongée par la culpabilité. Alors que pour les hommes, on part du principe qu’ils pourront réussir dans leur métier tout en s’épanouissant dans leur vie privée! Lisez le livre inspirant de Sheryl Sandberg «En avant toutes» que je cite ici.

 

Par rapport à d’autres pays, une femme peut-elle faire carrière en Suisse?

Les analyses du World Economic Forum ne cessent de montrer année après année que la Suisse reste loin derrière la quasi-totalité des autres pays européens que ce soit en termes de pourcentage de femmes sur le total d’hommes diplômés dans les MINT ou en termes de la participation des femmes à l’économie. Et quand on est mère, c’est pire, car briguer des postes de direction est alors considéré comme une prétention déplacée. En tout cas, je constate un jugement nettement plus négatif et péjoratif à l’égard des femmes qualifiées ou cadres… alors que l’industrie en manque! Peut-être est-ce de la jalousie ou la peur que ces femmes prennent des places d’hommes également qualifiés (protectionnisme masculin).